L'interview

Comment êtes-vous venue à l’écriture ?
Il y a eu la vie, ses fractures, ses cadeaux, ses échecs. Une longue initiation. Certains la traversent avec un bâton de pèlerin. Les années passent, les expériences s’accumulent, et l’on côtoie toutes sortes de personnalités. Les êtres humains sont une source inépuisable de récits : leurs contradictions, leurs blessures, leurs regrets secrets, leurs ambitions, leur aura.
J’ai beaucoup travaillé pour passer du conte à la nouvelle, puis de la nouvelle au roman. Cela s’est fait par degré. Avoir une idée, c’est une chose. Savoir manier le verbe en est une autre. Pour acquérir une technique, il faut lire, écrire encore et toujours, observer, apprendre, participer à des ateliers. Il faut souffrir un peu, peiner beaucoup, et connaître, par éclairs, ces moments de plaisir, de joie et d’inspiration qui donnent un sens à tout le reste.
On n’écrit pas pour la reconnaissance. On n’écrit même pas vraiment pour soi. On écrit parce que c’est viscéral. Parce qu’à un moment, écrire devient indispensable.

Pourquoi avoir choisi le thriller ?
Parce que le thriller permet de poser des questions très profondes tout en racontant
une histoire qui entraîne le lecteur.
J’aime cette tension entre le plaisir presque physique de vouloir connaître la suite et
des interrogations beaucoup plus intimes : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour
protéger quelqu’un ? Que devient un être humain lorsqu’il est confronté à
l’impensable ? Peut-on réellement connaître ceux qui nous entourent ?
Le crime est un catalyseur puissant. Ce qu’il révèle des êtres humains, de leur
pulsion sombre depuis l’aube des temps reste une source inépuisable.

Pourquoi avoir choisi le thriller ?
De partout !
Une conversation, un article, un lieu, un visage aperçu dans la rue, un film, une série
… Une idée peut naître d’un détail et rester des années quelque part dans mon
esprit avant de s’imposer à moi.
Je crois beaucoup à cette période d’incubation. Au départ, il n’y a parfois qu’une
image ou une question : « Mais qu’est-ce que… ? » Puis les personnages
apparaissent, les ramifications se développent et, progressivement, l’histoire
commence à se tisser.

Comment construisez-vous vos intrigues ?
Un thriller repose sur une forme de promesse faite au lecteur : si vous me suivez, je
vais vous emmener quelque part.
Cela exige une vraie construction. Il faut savoir ce que l’on révèle, ce que l’on
dissimule, à quel moment un indice doit apparaître et comment créer une surprise
sans jamais tricher avec le lecteur.
Mais une intrigue parfaitement construite ne suffit pas. Si le lecteur ne ressent rien
pour les personnages, le mécanisme reste froid et la lecture, fastidieuse. Le véritable
défi consiste donc à faire cohabiter la précision de l’intrigue et l’émotion.

Vos personnages vous surprennent-ils parfois ?
Très souvent, mes personnages prennent des directions inattendues, des décisions
contraire à ce que j’avais en tête.
On pense les connaître parce qu’on les a inventés. Puis, au fil de l’écriture, ils
commencent presque à résister. Une réaction prévue paraît soudain fausse. Un
personnage secondaire prend une importance inattendue. Un autre révèle une
fragilité que l’on n’avait pas imaginée.
Ce sont des moments que j’aime particulièrement parce que l’écriture cesse alors
d’être uniquement une construction intellectuelle. L’histoire vit.

Qu'est-ce qui vous intéresse particulièrement chez l'être humain ?
Nous voulons tous nous penser courageux, loyaux, rationnels, généreux. Mais que reste-t-il de cette image lorsque nous sommes confrontés à la peur, au désir, à la culpabilité ou à la nécessité de protéger ceux que nous aimons ?
Le thriller permet de placer les personnages dans des situations extrêmes. Et l’extrême agit comme un révélateur : les masques tombent.

Le secret semble être une matière particulièrement romanesque. Pourquoi ?
Cette dualité est fascinante. On peut partager la vie de quelqu’un pendant des années sans tout savoir de lui. Une famille peut construire son équilibre autour d’un événement dont personne ne parle. Un individu peut donner au monde une image parfaitement maîtrisée alors qu’une autre histoire se joue derrière.
Pour un romancier, cet écart entre l’apparence et la vérité est un territoire extraordinaire.

Cherchez-vous à faire peur à vos lecteurs ?
Je cherche davantage à créer une inquiétude, cette sensation que quelque chose ne correspond pas tout à fait à ce que l’on croyait comprendre.
La peur la plus intéressante n’est pas nécessairement celle qui vient d’un danger spectaculaire. Elle peut naître d’un doute : Et si je m’étais trompé sur cette personne ? Et si tout ce que je croyais vrai ne l’était pas ?
Lorsque le lecteur commence lui-même à douter, alors le thriller fonctionne.

Jusqu'où peut-on aller pour surprendre le lecteur ?
“Aussi loin que l’histoire le permet, mais jamais au prix de sa cohérence.
J’adore être surprise lorsque je lis un roman. Mais les meilleurs retournements ne sont pas ceux qui surgissent artificiellement dans les dernières pages. Ce sont ceux qui nous obligent à regarder autrement tout ce que nous avons lu auparavant.
Idéalement, le lecteur doit pouvoir refermer le livre en se disant : « Je ne l’avais pas vu venir… mais tout était là. »”

Quelles sont vos principales sources d'inspiration ?
“La littérature, évidemment, mais pas seulement.
Le cinéma et les séries ont profondément transformé notre manière de raconter et de recevoir les histoires. Nous sommes devenus extrêmement sensibles au rythme, aux changements de point de vue, aux ellipses et aux ruptures narratives.
Mais ma première source d’inspiration reste probablement l’observation. Regarder les gens, les écouter, essayer de comprendre ce qui se joue derrière ce qu’ils montrent.
La réalité possède une imagination parfois beaucoup plus dérangeante que celle des romanciers.”

Êtes-vous davantage attirée par les histoires ou par les personnages ?
“Impossible pour moi de choisir.
L’intrigue donne envie de tourner les pages ; les personnages donnent envie de s’en souvenir.
Un thriller peut être extraordinairement ingénieux, mais si les personnages ne laissent aucune trace une fois le livre refermé, il me manque quelque chose. À l’inverse, des personnages passionnants ont besoin d’une histoire suffisamment forte pour les pousser dans leurs retranchements.
C’est la rencontre des deux qui m’intéresse.”

Pensez-vous au lecteur lorsque vous écrivez ?
“Souvent mais ce n’est pas ce qui guide mes projets.
Écrire est une activité solitaire, mais le roman ne l’est jamais vraiment. Il existe parce qu’à l’autre bout quelqu’un va entrer dans l’histoire, interpréter les indices, aimer ou détester certains personnages, formuler des hypothèses et parfois se tromper.
Dans un thriller, cette relation est encore plus forte. Il existe presque un jeu entre l’auteur et le lecteur. Je lui montre certaines choses, j’attire son regard ailleurs, mais je dois toujours respecter son intelligence.”

Qu'aimeriez-vous qu'un lecteur ressente en refermant l'un de vos romans ?
“D’abord, j’aimerais qu’il ait eu du mal à le poser !
Mais au-delà du suspense, j’aimerais qu’il lui reste quelque chose : une question, un personnage, une émotion, peut-être même un léger trouble.
Pour moi, un roman réussi n’est pas seulement celui dont on veut connaître la fin. C’est celui auquel on repense après l’avoir terminée.”

Écrivez-vous plutôt dans le silence ou en musique ?
Le silence s’est imposé naturellement. Il y a tout un univers qui s’anime lorsqu’on est plongé dans le travail. Je suis à l’écoute des personnages, des lieux qu’ils traversent. Le travail de recherche est également très intense et mobilise toute mon attention.

Papier ou ordinateur ?
L’ordinateur pour écrire, le papier pour prendre de la distance, pour la prise de notes. Voir les mots sur une page imprimée change immédiatement le regard que l’on porte sur eux.

Le moment le plus agréable dans l'écriture d'un roman ?
Celui où les pièces commencent enfin à s’emboîter et où l’histoire devient plus intelligente que ce que j’avais initialement prévu.

Et le plus difficile ?
Savoir renoncer à une scène ou à une idée que l’on aime lorsqu’on comprend qu’elle ne sert pas le roman.

Un bon thriller doit-il forcément avoir un twist final ?
Non. Il doit surtout avoir une bonne fin. Les twists sont un plus et doivent être maniés avec finesse pour être jouissifs. L’émotion, la cohérence et le sentiment d’aboutissement, sont essentiels. Une bonne chute est tout aussi puissante, voire plus.

Si vous deviez définir votre conception du thriller en une phrase ?
Une histoire qui vous pousse à tourner les pages pour accompagner un héros dans sa quête de vérité, mais qui vous donne surtout envie de comprendre pourquoi les êtres humains ont tellement eu besoin de la cacher.