Comment j’ai créé Rivières

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Comment j’ai créé Rivières

Il y a des personnages que l’on invente. Et puis il y a ceux qui, d’une certaine manière, semblent venir nous chercher. Franck Rivières fait partie de ceux-là.

Lorsque j’ai commencé à imaginer Le Pacte des Vierges, je n’avais pas encore une vision très précise de lui. Je savais seulement que mon enquêteur travaillerait sur des meurtres et des disparitions d’enfants. Je savais aussi que je ne voulais pas d’un policier invulnérable, protégé par des années de métier, capable de traverser les scènes de crime comme si l’horreur ne pouvait plus l’atteindre. Je voulais au contraire un homme fracturé, un homme capable de chercher les enfants des autres alors qu’il n’avait jamais véritablement cessé de chercher la sienne.

Peu à peu, Rivières a pris de la place. En écrivant, je me suis rendu compte qu’il existait pleinement en miroir d’autres personnages : j’ai voulu des personnages féminins très forts. Gabrielle, Marion, Laure, Kozalin : chacune porte une forme particulière de résistance, de blessure ou d’emprise. Elles ont fini par construire autour de lui une sorte de constellation.

Tout est parti d’une question : comment raconter ce qui a déjà été raconté mille fois ?

À l’origine du Pacte des Vierges, il y a l’un de ces énièmes reportages consacrés à Michel Fourniret. Je me suis immédiatement posé une question assez simple : comment écrire autour d’un tel sujet sans refaire ce que tout le monde connaît déjà ? Le prédateur, les petites filles, la camionnette, la chasse, la disparition, le policier obsédé par son enquête : tous ces éléments appartiennent déjà au langage du fait divers et du thriller.

Le danger était donc de tomber dans des figures devenues mécaniques. Le tueur monstrueux, l’enfant-victime, le policier traumatisé. Je ne voulais pas chercher l’originalité dans une surenchère de violence. Je voulais déplacer le regard.

Alors j’ai beaucoup préparé. Des fiches personnages pendant des heures, un tableau Excel pour suivre les lieux et les dates, toutes fictives, bien entendu, un PowerPoint pour vérifier le rythme et le séquençage des chapitres que je prévoyais de rédiger. Une construction presque mathématique. Et au milieu de toute cette mécanique, de rouages qui se mettaient en place, certaines images se sont imposées d’elles-mêmes.

L’une d’elles se trouve au chapitre 29.

Le chapitre 29, ou le moment où l’histoire est devenue physique

Ce chapitre reste pour moi l’un des passages les plus importants du roman. Nous sommes en mars 1993. Il pleut. Le jardin est détrempé, la boue colle aux bottes, Colette apporte un café chaud à Alain Fournies, qui creuse une fosse. Ils parlent de la profondeur du trou. Il explique qu’il plantera ensuite un arbre. Tout cela pourrait presque être banal. Domestique.

Puis la pluie s’intensifie, devient grêle, et dans un sac de toile ouvert apparaît le visage d’une enfant. Les cheveux sont mouillés, les yeux fermés. Les grêlons frappent son front sans provoquer la moindre réaction. Le sac qui enveloppe le corps forme presque un berceau.

C’est cette image qui m’a marquée en l’écrivant : cette petite fille n’a plus froid.

Je pouvais décrire un meurtre. Je pouvais détailler ce qu’un assassin inflige à une victime. Mais ce qui me paraissait infiniment plus violent était cette chose très simple : une enfant sous une pluie glacée qui ne peut plus sentir le froid.

Autour d’elle, pourtant, la vie continue. On boit un café, on parle d’un arbre à planter, on creuse la terre. Et c’est précisément ce contraste qui m’intéressait. Peut-être que pour éviter le déjà-vu, il ne fallait pas inventer un monstre plus monstrueux que les autres. Il fallait chercher le détail humain capable de rendre l’horreur réelle.

Écrire du point de vue du meurtrier

Une autre difficulté s’est rapidement posée : fallait-il entrer dans la tête du meurtrier ? J’ai choisi de le faire, tout en sachant que le point de vue du tueur est lui aussi un procédé très utilisé dans le thriller.

Je ne voulais pas d’un catalogue de monstruosités destiné à répéter au lecteur qu’il a affaire à un homme terrifiant. Je voulais comprendre comment mon meurtrier construisait sa propre logique, comment il transformait ce qu’il faisait en un système qui avait du sens pour lui.

C’est là que la chasse est devenue essentielle. Fournies se souvient des oiseaux pris dans les collets, des petits corps étranglés, de l’apprentissage des pièges avec son oncle. Peu à peu, la chasse devient une matrice : attendre, repérer, capturer, étrangler, collectionner.

Et surtout, le langage change. Les fillettes deviennent des « Colombelles ». Il ne se pense plus comme un assassin, mais comme un collectionneur.

C’est cette déformation du réel qui m’intéressait. Le meurtrier fabrique son propre vocabulaire pour ne plus appeler les choses par leur nom. À mes yeux, cela était plus inquiétant que de simplement écrire : c’est un monstre.

Rivières, un policier fracturé par une perte

Face à cet homme, il me fallait un enquêteur qui ne soit pas seulement celui qui comprend. Il fallait qu’il ait lui aussi quelque chose qu’il ne comprenne pas. Ainsi est née Emma Sa petite fille morte.

Cette perte est la fracture originelle de Rivières. Il continue à travailler, à observer, à profiler, à chercher des faits. Mais Emma continue d’apparaître. Il la voit. Il l’entend. Et surtout, il ne sait pas très bien ce que cela signifie.

À un moment du roman, il interroge un psychiatre en parlant d’un « ami » qui voit régulièrement une personne morte. Le médecin comprend vite qu’il s’agit d’un enfant et lui explique que ce type de visions peut être lié à un traumatisme provoqué par une mort violente.

Rivières repart avec son doute. Est-il hanté par Emma ou hallucine-t-il ?

Cette frontière m’intéressait beaucoup parce que Rivières est un homme dont le métier consiste précisément à distinguer les faits des impressions, le vrai du faux, la preuve de l’intuition. Et pourtant, dès qu’il s’agit de sa fille, toutes ses certitudes vacillent.

Gabrielle, la rescapée, et le papillon

Gabrielle est un personnage très important pour moi parce qu’elle incarne une autre façon de survivre à la violence.

Enfant, elle réussit à s’échapper de son ravisseur. Mais cette fuite n’est pas seulement une scène d’action. Elle est construite autour d’un papillon de nuit. Dans la pièce où elle est retenue, un grand papillon entre, heurte les vitres, tourne, semble presque dessiner des signes avant qu’un courant d’air ne le pousse vers la porte entrouverte. Gabrielle le suit. Une voix intérieure lui dit de courir. Malgré la peur qui raidit ses membres, elle se lance derrière lui.  Des années plus tard, elle porte encore un papillon en or autour du cou. Elle explique à Rivières qu’elle l’a fait fabriquer en hommage à celui qui l’a guidée et lui a donné la force de fuir. Elle emploie elle-même le mot « psychopompe » : les papillons et les oiseaux sont des guides des âmes.  Ce symbole me plaisait énormément parce qu’il crée une ambiguïté. Le papillon conduit-il simplement Gabrielle vers la sortie ? Est-ce le hasard ? Est-ce son instinct de survie qui se cristallise sur cette présence ? Ou y a-t-il autre chose ? Je n’avais pas besoin de trancher. Le papillon relie la vie, la mort et le passage. Il fait écho à Gabrielle, mais aussi à Emma, aux visions de Rivières et aux oiseaux qui parcourent tout le roman. Gabrielle survit, mais je ne voulais surtout pas écrire une résilience miraculeuse. Adulte, elle vit encore avec la peur. Elle supporte difficilement le contact physique, reste enfermée chez elle et craint toujours que son ravisseur revienne. Lorsqu’on la qualifie de survivante, elle se décrit plutôt comme une morte-vivante.

Elle s’est échappée physiquement, mais une partie d’elle est restée dans cette forêt.

Marion, la petite guerrière

Marion est différente. Dès le départ, je voulais lui donner du caractère. C’est une enfant curieuse, vive, déterminée. Ses parents la décrivent comme une « petite guerrière ».  Ce terme résume exactement ce que je voulais faire avec elle. Je ne voulais pas d’une enfant devenue soudainement adulte face au danger. Je voulais montrer une petite fille qui a peur, mais qui reste elle-même malgré ce qui lui arrive. Même enfermée, Marion observe. Elle grimpe sur une chaise pour regarder par le judas de sa cellule et, lorsqu’elle aperçoit Kozalin, elle hurle qu’elle l’a vue.  Ce détail est essentiel parce que Marion refuse d’être réduite à une proie passive. Elle regarde ceux qui la retiennent. Elle mémorise. Elle parle. Elle se débat. Elle pose problème. Kozalin elle-même la décrit comme une « furie incontrôlable ». C’est exactement ce que je voulais : une enfant qui conserve quelque chose que ses ravisseurs n’arrivent pas à lui prendre. Sa volonté.

Kozalin, l’anti-héroïne

Et puis il y a Kozalin. C’est probablement le personnage qui complique le plus cette construction autour des héroïnes, parce qu’elle aussi a été une enfant. Mais son parcours est l’inverse de celui de Gabrielle et de Marion. Au début du roman, elle semble appartenir naturellement à l’équipe des enquêteurs. Elle travaille, prend des notes, participe aux recherches, se rapproche de Laure. Pourtant, certains détails prennent un autre sens lorsqu’on connaît la suite. Kozalin connaît Colette Mennar depuis l’enfance. Elle a fait son catéchisme avec elle, et Mennar dit la connaître « depuis toute petite ». Leur proximité est visible à travers certains regards échangés, notamment lorsque Colette parle de ses activités et de ses matériaux de tressage.  Plus tard, Laure comprend ce qui s’est joué : Mennar a façonné Kozalin depuis l’enfance, l’a manipulée, puis entraînée dans la complicité avec Fournies.  C’est ce qui fait de Kozalin une sorte d’héroïne en négatif. Gabrielle voit une issue et la suit. Marion résiste. Kozalin, elle, reste enfermée dans le système qui l’a formée.

Cela ne l’innocente pas. Adulte, elle choisit aussi de mentir, de saboter l’enquête, de protéger les meurtriers et finalement de menacer Laure et Marion. Mais son personnage m’intéressait justement parce qu’il ne se résume pas à « la traîtresse ». Il montre ce qui peut arriver lorsque l’emprise commence suffisamment tôt pour déformer la construction même d’un individu.

Des héroïnes autour d’un homme qui cherche encore sa fille

Avec le recul, je crois que Le Pacte des Vierges s’est beaucoup construit autour de différentes façons de survivre ou de ne pas survivre à la violence. Gabrielle s’échappe mais reste hantée. Marion résiste. Laure agit. Kozalin est absorbée par ceux qui l’ont façonnée. Rivières, lui, continue d’avancer avec sa fille morte à ses côtés.

C’est sans doute pour cela que ces personnages ont fini par se répondre autant. Chacun porte une blessure ou une forme de résistance différente.

Rocamadour, un personnage à part entière

Il fallait enfin un lieu capable de contenir tout cela. Rocamadour. Lorsque j’ai découvert cette ville, elle m’a immédiatement séduite. Pas seulement parce qu’elle est belle, mais parce qu’elle possède une présence presque physique : la roche, la verticalité, les marches, les sanctuaires, les grottes, les passages étroits. J’y ai moi-même effectué le chemin de croix, et cette expérience m’a profondément marquée. Je ne voulais donc surtout pas utiliser Rocamadour comme une simple carte postale pour mon thriller. Je voulais que la ville soit incarnée. Qu’on sente la pierre, la fatigue dans les jambes, le vertige, la fraîcheur des cavités, le poids du religieux. Le chemin de croix était particulièrement important. Il portait déjà les thèmes du roman : la souffrance, le sacrifice, la faute, la mort, la rédemption. Et lorsque la chasse finale revient vers Rocamadour, le décor cesse définitivement d’être un décor. Le chasseur devient la proie. Rivières poursuit Fournies jusqu’au cœur même du lieu qui concentre tous les fils du roman.

Alors, comment éviter le déjà-vu ?

C’est probablement la question qui m’a accompagnée tout au long de l’écriture.

Comment créer un tueur d’enfants sans écrire un tueur déjà vu ? Comment écrire un policier endeuillé sans produire le millième flic traumatisé du polar ? Comment écrire une victime sans lui retirer toute existence dès qu’elle devient victime ?

Je crois que ma réponse a été de chercher les contradictions. Rivières n’est pas seulement un enquêteur : il doute de sa propre perception du réel. Gabrielle n’est pas seulement une rescapée : elle a sauvé sa vie, mais une partie d’elle reste prisonnière. Marion n’est pas seulement l’enfant qu’il faut sauver : elle résiste déjà. Kozalin n’est pas seulement une traîtresse : elle est aussi le résultat terrible d’un embrigadement ancien. Et Fournies n’a pas besoin d’être plus spectaculaire qu’un autre meurtrier. Il suffit de montrer comment un homme peut reconstruire le réel jusqu’à ne plus voir des enfants, mais des proies, des oiseaux, une collection.

Alors, comment ai-je créé Rivières ? Je crois que je l’ai créé en lui donnant quelque chose qu’il ne pouvait pas réparer : la mort d’Emma. Puis je l’ai entouré de personnages qui lui renvoient différentes façons de vivre avec la violence.

Et au fond, c’est peut-être cela qui m’intéressait le plus dans Le Pacte des Vierges : non pas seulement la chasse au meurtrier, mais cette question plus intime.

Que reste-t-il de nous après ce qui aurait dû nous détruire ?

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