Pourquoi j’écris
J’écris d’abord parce que j’ai toujours eu besoin de me nourrir d’histoires.
Elles ont été là très tôt, presque avant que je sache ce que signifiait vraiment « écrire ». Mon premier poème, je l’ai composé à sept ans. Il s’appelait Hérisson. Je ne me souviens que de la première strophe : Hérisson petit polisson, rentre à la maison. Je me souviens de mon institutrice me demandant « C’est toi qui as écrit ça » et de ma fierté en lui répondant. Le titre me fait sourire aujourd’hui, mais il dit déjà quelque chose de cette envie ancienne : regarder le monde, lui donner une forme, une voix, une petite musique.
Les livres, eux aussi, ont toujours occupé une place immense. J’ai grandi auprès de parents qui lisaient et écrivaient continuellement. Le bureau de mon père avait quelque chose de fascinant : les murs étaient tapissés de bibliothèques et de livres, accumulés comme autant de portes vers d’autres mondes. Pour moi, un bureau est donc naturellement devenu un lieu habité par les mots.
Parmi mes premières lectures, il y a eu Gargantua et Pantagruel, mais aussi l’histoire du chevalier Obéron, dans une vieille édition du début du XIXe siècle. Ces textes avaient une matérialité particulière : leur langue, leur étrangeté, leur ancienneté, l’impression qu’ils venaient d’un monde très éloigné et pourtant encore accessible. Je crois que cela a participé très tôt à mon goût pour les atmosphères, les mythes, les symboles, tout ce qui donne à une histoire une profondeur qui dépasse l’intrigue elle-même.
Enfant puis adolescente, j’ai lu sans véritable hiérarchie, en suivant surtout ma curiosité. Poil de Carotte vers dix ans, les œuvres de George Sand, la mythologie grecque, les contes japonais et la légende du Roi Singe vers douze ans, Vipère au poing autour de treize ans. Puis sont venus Quo Vadis, Spartacus, Le Pavillon des cancéreux.
Je crois que ces lectures très différentes m’ont formée davantage que je ne le comprenais alors. Il y avait l’Histoire, les destins individuels pris dans quelque chose de plus grand qu’eux, les familles dévorantes, les figures mythologiques, les mondes lointains, les énigmes, le crime et la mécanique de l’enquête.
Et puis il y avait ma grand-mère maternelle. Une femme singulière, avec une âme bohème et artiste, grande amatrice de romans policiers. Je crois que c’est par elle, aussi, que le goût du mystère et du crime fictionnel s’est installé. Dans sa maison où j’ai passé toutes mes vacances, en Bretagne, sa bibliothèque regorgeait de romans policiers, dont ceux, bien entendu, d’Agatha Christie. J’ai été formée sans m’en rendre compte.
À vingt ans, d’autres lectures ont ouvert d’autres portes. Hermann Hesse, notamment Le Loup des steppes et Demian. Oscar Wilde avec De Profundis. Des textes plus intérieurs, plus vertigineux, qui parlaient de fracture, d’identité, de solitude, de transformation.
C’est sans doute là que j’ai commencé à comprendre qu’une histoire pouvait avoir plusieurs niveaux. Elle pouvait raconter des faits, bien sûr, mais aussi porter un mouvement intérieur, une métaphore, une question existentielle. Elle pouvait être à la fois concrète et symbolique.
Il y a d’abord eu les poèmes. Les mots pour leur sonorité, leur rythme, les images qu’ils pouvaient faire surgir en quelques lignes. Puis sont venus les contes pour enfants, avec cette nécessité nouvelle de raconter véritablement une histoire, de créer un univers, des personnages, une progression.

Une initiation, marche après marche
Mais mon rapport à l’écriture ne s’est pas construit d’un seul mouvement. Je n’ai pas commencé par me dire : je vais écrire un roman.
Après les contes, j’ai écrit des nouvelles. Il fallait alors apprendre autre chose : installer rapidement une situation, construire une tension, choisir ce que l’on montre et ce que l’on tait, conduire le lecteur quelque part sans disposer de centaines de pages pour le faire.
Et enfin est venu, tardivement, le roman.
Avec lui, une autre dimension s’est ouverte : tenir une histoire sur la durée, construire plusieurs personnages, faire vivre différentes temporalités, semer des indices, créer des motifs qui réapparaissent, travailler le rythme, les respirations, les tensions et les échos.
Avec le recul, je vois ce parcours comme une initiation par degrés.
Poème, conte, nouvelle, roman.
Une marche après l’autre.
Chaque forme m’a appris quelque chose dont j’aurais besoin pour la suivante. La poésie m’a probablement transmis le goût de l’image et du symbole. Le conte, celui de l’imaginaire et de l’archétype. La nouvelle m’a appris la concentration, la chute, la tension. Le roman m’a obligée à réunir tout cela dans une architecture beaucoup plus vaste.
Cet apprentissage s’est fait au fil des décennies. Et cette lenteur, que j’aurais peut-être autrefois considérée comme un détour, me semble aujourd’hui avoir été nécessaire. Je n’ai pas seulement appris à écrire. J’ai progressivement découvert ce que je voulais écrire et, surtout, comment je voulais l’écrire.
Du désir d’écrire au travail d’écriture
Entre le désir et la professionnalisation, il y a un pas immense.
J’ai continué ma vie, travaillé, en continuant d’écrire en parallèle. Ça n’a pas toujours été simple. À partir de la trentaine, j’ai commencé à suivre régulièrement des ateliers d’écriture. J’avais besoin d’apprendre davantage, de comprendre la construction, le rythme, le point de vue, la tension, tout ce qui transforme une intuition en véritable texte.
J’ai publié une première version d’Écoute Sacha. Puis j’ai continué. À écrire, à retravailler, à me perfectionner, tout en poursuivant mon activité professionnelle. Pendant longtemps, l’écriture a coexisté avec le reste.
Le déclic est arrivé tardivement.
Mais lorsqu’il est arrivé, il m’a semblé presque évident.
Je voulais écrire des thrillers.
Pas uniquement pour l’enquête. Pas seulement pour le suspense. Ce qui m’intéressait était ailleurs : dans la possibilité de prendre un genre très codifié et d’y injecter ce qui m’avait toujours attirée dans la littérature — le sensoriel, l’émotion et le symbole.

Faire voir pour faire ressentir
J’aime les images fortes. Celles qui s’impriment avant même que l’on ait totalement compris pourquoi elles nous troublent. Une enfant sous la pluie. Un papillon dans une pièce fermée. Une ville verticale accrochée à la roche. Une silhouette dans un couloir. Un objet banal qui devient soudain menaçant.
J’écris beaucoup par la vue, mais pas pour décrire simplement ce qui se trouve devant les personnages. Je veux que l’image fasse ressentir avant d’expliquer.
Je veux que le lecteur voie et qu’en voyant, il comprenne quelque chose qu’une phrase analytique aurait peut-être moins bien transmis.
C’est une immersion que je recherche. Je veux que le lecteur soit dans la scène, pas devant elle. Qu’il ressente la pluie, la chaleur, la pierre, l’obscurité, la fatigue, l’odeur d’un lieu. Que le décor ne soit pas simplement un arrière-plan, mais qu’il agisse sur les personnages.
Le symbole sous l’histoire
C’est aussi pour cette raison que le symbolique occupe une place importante dans mon écriture. Je ne le conçois pas comme quelque chose qu’il faudrait expliquer lourdement. J’aime qu’il circule sous le récit, parfois presque imperceptiblement.
Un animal peut devenir un guide. Une ville peut être incarnée.
Le symbole m’intéresse lorsqu’il enrichit l’histoire sans l’arrêter. Lorsqu’un lecteur peut ne voir qu’un papillon et poursuivre sa lecture, tandis qu’un autre y reconnaîtra un psychopompe et accédera à une seconde lecture de la scène.
C’est peut-être un héritage de ces mythologies, légendes et contes lus très jeune : j’aime qu’une histoire puisse être comprise immédiatement tout en dissimulant une autre histoire sous sa surface.

Finalement, tout était déjà là
Avec le recul, mon parcours me semble beaucoup moins sinueux que je ne l’ai longtemps pensé.
Le bureau de mon père et ses murs couverts de livres. Ma mère écrivant des poèmes. Ma grand-mère bohème, artiste et lectrice de romans policiers. Gargantua et Pantagruel. Le chevalier Obéron. Les mythes grecs. Les contes japonais. Le Roi Singe. George Sand. Agatha Christie. Hermann Hesse. Oscar Wilde.
Et puis mes propres marches : les poèmes, les contes, les nouvelles, le roman. Les ateliers d’écriture. Les premiers textes publiés. Les années à écrire tout en travaillant. À recommencer. À apprendre.
Il m’a fallu des décennies pour comprendre que toutes ces influences convergeaient.
La poésie m’avait donné l’image. Les contes, le symbole. Les nouvelles, la tension. Les romans policiers, l’énigme. La littérature psychologique, la fracture intérieure. Les mythes, cette conviction qu’une histoire peut toujours en cacher une autre.
Le thriller m’a finalement offert l’espace où tout cela pouvait cohabiter.
Aujourd’hui, si je devais résumer pourquoi j’écris, je dirais ceci : j’écris pour construire des histoires qui se lisent comme des thrillers, mais qui continuent à travailler le lecteur par leurs images, leurs émotions et leurs symboles.
J’écris pour faire voir. Pour faire ressentir. Et, peut-être, pour faire comprendre certaines choses sans avoir besoin de les expliquer.